Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le blog de AMD06

Cinq questions à Daniel Calin

15 Février 2012 , Rédigé par AMD06 Publié dans #Nos articles

Dans le cadre de ses troisièmes rencontres annuelles, l'AMD06 accueillera, le 11 avril 2012, Daniel Calin pour une conférence à Nice. Nous vous proposons en cinq questions une première approche de son propos, autour de son article, récemment repris dans la revue éditée par l'INS HEA, Quelle formation psychologique pour les enseignants? (1)

 

 

                   1) En guise d'introduction, pouvez-vous nous rappeler, quel a été, dans ses grandes orientations, votre parcours professionnel ?

 

J’ai d’abord enseigné la philosophie pendant douze ans, après des études qui avaient été de fait plus psychologiques que philosophiques. C’est peut-être pourquoi j’ai trouvé mon bonheur professionnel dès que j’ai commencé à exercer en École normale à Épinal comme ce qu’on nommait alors « professeur de psychopédagogie », et plus encore quand, deux ans plus tard, j’ai travaillé en formation d’enseignants spécialisés, à Amiens puis à Paris jusqu’à la fin de ma carrière.

 

                   2) Une formation psychologique à destination des enseignants, adoptant une approche pragmatique comme vous l'évoquez, devrait garder en vue la question des applications pratiques, l'enjeu primordial restant celui de faire la classe. Pour autant, nul ne peut et ne pourra jamais prétendre à une uniformisation praticienne levant toute indétermination. Quand, à une demande professionnelle, les questions n'obtiennent jamais que des réponses "trouées" voire le silence, comment une formation psychologique pourrait-elle aider les enseignants à garder le parti de l'action et de la recherche pédagogique, sans tomber dans le « guide à l'usage de.. » ou le découragement qui parfois les guette ?

 

C’est qu’il n’y a pas de formation psychologique valable pour des enseignants sans qu’elle se prolonge en formation psychopédagogique, laquelle passe par une forme ou une autre de formation de type « clinique », dans laquelle les concepts psychologiques et psychopathologiques sont mis en œuvre pour réfléchir collectivement, dans des groupes nécessairement restreints, à des « cas » apportés par les participants, qui peuvent aller de la problématiques d’un élève à celle d’une classe comme groupe en passant par toute situation pédagogique.

 

On peut appeler cela de l’analyse des pratiques, mais, pour qu’elle fonctionne comme formation psychopédagogique, il est fortement souhaitable qu’elle soit conduite conjointement par un psychologue clinicien et par un pédagogue, expérimentés et habitués à travailler ensemble. J’ai eu le bonheur de pouvoir travailler de cette façon pendant quelques années, mais je doute que de telles conditions soient souvent réunies. Surtout actuellement !

 

                   3) "C'est un bon enseignant, il est très psychologue." Que peut vouloir dire être psychologue ou faire preuve de psychologie dans son métier ? Une formation psychologique, en ce sens, peut-elle contribuer à nous faire sortir du clivage "bon maître/mauvais maître"? Quels contenus seraient alors à développer ?

 

Cette idée qu’un enseignant est bon parce que psychologue me semble en fait peu répandue hors de notre petit milieu spécialisé. Je l’interprète comme renvoyant surtout à l’idée que cet enseignant est attentif à ses élèves comme personnes. Ce qui est très rare, même parmi des enseignants « bons par ailleurs » : je pense à ce collègue de lycée, excellent didacticien, qui m’a avoué, dans un état de semi-dépression, qu’il venait de découvrir qu’il avait en face de lui des… « jeunes » le jour où son adorable fille chérie a débarqué en seconde dans sa classe.

 

Une formation psychologique théorique ne suffit en aucun cas à former un bon maître si elle n’est pas prolongée par une formation psychopédagogique. On a tous connu des maîtres « psychologues » qui n’utilisaient leurs connaissances mal digérées que pour étiqueter sauvagement leurs élèves, justifier de s’en désintéresser, voire les maltraiter.

 

Par ailleurs, je n’ai aucune envie de sortir du clivage "bon maître/mauvais maître" : il existe effectivement, outre un certain nombre de fumistes, des maîtres « mauvais », méprisants, racistes, nocifs, qui ne devraient pas avoir leur place parmi nous.

 

                   4) Comment définiriez-vous les rapports possibles de la psychologie, ou des psychologies, avec la pédagogie ? S’agit-il d’induire un glissement de la posture enseignante vers la posture du psychologue, ou au contraire de s’en prémunir ?

 

Les enseignants n’ont pas à être psychométriciens (surtout pas !) ni psychologues cliniciens. Par contre, la conception très dominante de la fonction des enseignants comme didacticiens, c’est-à-dire comme voués à dérouler des programmes le plus efficacement possible, est une catastrophe pour la grande majorité des élèves, parce qu’elle nie à la fois les réalités des apprentissages scolaires et celles des relations pédagogiques. Tous les enseignants spécialisés ont compris, je l’espère, que la relation pédagogique est une relation de personne à personne, donc que leur efficacité tient pour une part à leur art des relations. Je crains que beaucoup n’aient pas bien réalisé à quel point tout apprentissage scolaire est une modification de la personnalité, une transformation psychique, un élément de la dynamique de la construction psychique de nos élèves. Enseigner, c’est produire du développement psychique.

 

                   5) Puisqu'il n'y a pas que des élèves, parlons pour finir développement et enrichissement personnel ! Aujourd'hui, que pensez-vous essentiellement devoir à votre expérience de la formation et de l'enseignement spécialisé ?

 

Jeune professeur de philosophie, je ne me suis jamais senti à l’aise dans le « monde enseignant », à de rares amis près. Le début de ma carrière a vu arriver, entre autres, la mixité, la majorité à 18 ans et l’introduction des représentants des élèves dans les conseils de classe. On imagine mal aujourd’hui la violence des réactions de l’immense majorité des enseignants du secondaire d’alors face à de telles « aberrations ». Il a régné pendant des années une atmosphère de guerre contre les jeunes (les prétendus « républicains » sont les héritiers de ce temps-là), dont nombre avaient de plus à l’époque de sérieuses pulsions contestataires... J’étais évidemment de leur bord, radicalement, pas toujours à très bon escient. J’ai frôlé l’exclusion. Arriver dans le monde de l’enseignement spécialisé a été pour moi une immense bouffée d’air frais : trouver des enseignants qui, non seulement ne campaient sur des positions à peine masquées de mépris de leurs élèves, mais qui en plus s’intéressaient tout spécialement aux plus difficiles d’entre eux, je n’imaginais même pas cela possible. En plus de cet esprit général parmi vous qui me convenait, j’ai régulièrement rencontré des personnalités fortes, exceptionnelles, admirables, très diverses. Je me suis formé à leur contact. Je leur dois l’essentiel de ce que je peux maintenant apporter.

 

Propos recueillis par l’AMD06

Janvier 2012

 

 

(1) : Quelle formation psychologique pour les enseignants ? Une approche pragmatique

            in :  La nouvelle revue de l’adaptation et de la scolarisation – éditions de l’INS HEA

                   Numéro 54, Juillet 2011, Pédagogie et psychanalyse

http://dcalin.fr/textes/psychoeduc.html

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article